Mouvement contre le Racisme et pour lAmitié entre les Peuples
Fédération des Organisations Amérindiennes de Guyane
Intervention par Alexis TIOUKA
coordinateur délégué
Sur la situation des peuples autochtones en Guyane française et développements globaux
des peuples indigènes
14-17 août, Point 7 de lordre du jour: Droits de lhomme des peuples
autochtones
Nations Unies
Sous-commission pour la lutte contre les mesures discriminatoires et la protection des
minorités
50ème session
Réunion le 3-28 août 1998 à Genève
La situation des peuples autochtones en Guyane française
et développements globaux des peuples indigènes
Monsieur le Président,
Les débats durant la semaine passée du groupe de travail sur les peuples autochtones ont
montré que malgré la situation toujours extrêmement précaire de la grande majorité
des peuples autochtones du monde, dans un certain nombre de pays des pas décisifs vers la
reconnaissance et le développement socioculturel sont à noter. La France par contre
impose toujours, sans la moindre discussion et sans le moindre respect des normes
autochtones, son système politique, légal et socio-économique aux peuples autochtones
de la Guyane française. Ceci crée un grand nombre de tensions et déséquilibres
affectant toute la société guyanaise. Les peuples autochtones de Guyane française
aspirent à donner leur contribution au maintien et même au renforcement nécessaire
dune société multiculturelle, pluraliste et tolérante. Pour cela une
reconnaissance de leurs droits fondamentaux est une condition sine qua non.
La Guyane française est un département doutre-mer situé sur le continent
sud-américain faisant pleinement partie de la République française et de lUnion
européenne. Le territoire se compose de six nations autochtones qui y vivent depuis des
temps immémoriaux et constituent environ 12 % de la population de la Guyane française.
Les peuples autochtones nont jamais cédé leur souveraineté à la France qui nous
a imposé son concept de citoyenneté française. Au contraire il ont été des victimes
de génocide dans les siècles passés et dun ethnocide qui dure jusquà
aujourdhui.
Les peuples autochtones ont été considérés comme des populations soi-disant
primitives, impliquant une
infériorité. Seulement pendant la deuxième moitié de ce siècle, entre autres grâce
au travail de scientifiques
français comme Claude Levi-Strauss, la communauté scientifique occidentale reconnaît
que les cultures indigènes possèdent des systèmes culturels extrêmement sophistiqués
et quils ont développés des relations durables avec leur environnement naturel que
la société occidentale est encore loin datteindre. Notre accès intuitif au savoir
et le concept dun partenariat de lhomme et de la nature nous ont fournis des
connaissances et traditions puissantes. La pensée indigène a profondément influencée
les sociétés occidentales depuis la rencontre de nos deux cultures dans la période de
la Renaissance européenne. Notamment au regard du concept du droit naturel pendant la
période des Lumières ou de lidée de créer une constitution démocratique aux
Etats-Unis au XVIIIème siècle. Linfluence de cet idéal du bon
sauvage défendu par J.J Rousseau et autres sur le développement du concepts de
droits de lhomme en France a été décisif pour en finir avec la période
absolutiste en Europe.
Aujourdhui limportance des peuples autochtones pour toute la communauté
mondiale est généralement acceptée. Nos savoirs traditionnels, par exemple en domaine
de médecine ou de la musique et la capacité de vivre en harmonie avec
lenvironnement en protégeant la biodiversité sont reconnus comme étant des
richesses de premier ordre pour la société mondiale entière. Ils sont également
devenus une source de bénéfice financier pour les sociétés pharmaceutiques et autres
qui ne le croient pas nécessaire de donner aucun retour aux peuples autochtones .
Ces derniers décennies connaissent une renouveau mondial de la prise de conscience des
peuples autochtones qui est en premier lieu causé par la pression de la mondialisation et
de lexpansion industrielle. Les compagnies multinationales envahissent les derniers
régions de la terre jusquici à labri de la recherche des matières
premières nécessaires pour satisfaire cette faim malsaine de bois, or, diamants,
pétrole etc, sans limite. Les gouvernements ne savent pas faire mieux que de donner des
concessions touchant ces territoires ancestraux des peuples autochtones sans demander leur
accord et en espérant quils disparaissent au plus vite. Dans des pays comme le
Guatemala pour ne pas parler du Mexique des mouvements indigènes forts se sont établis.
Les peuples autochtones commencent enfin à participer aux sociétés occidentales en la
transformant au bénéfice mutuel. Le monde occidental a peut-être besoin de respecter
certains concepts autochtones aussi bien que les autochtones ont besoin de partager le
savoir technologique occidental.
La réalité politique et socio-économique de nos peuples aujourdhui est en
flagrante contradiction avec nos
contributions riches au savoirs occidentaux. La France néglige les besoins les plus
élémentaires des peuples
autochtones en Guyane française en lui déniant tout droit à jouir de notre différence
culturelle. Il mène une
politique dassimilation totale des peuples autochtones qui étouffe notre
créativité et notre esprit dinitiative et
augmente un sentiment de méfiance, malaise et qui aboutit au renforcement du
déséquilibre socio-économique.
En Guyane française, il nexiste aucune structure même consultative qui exprime les
intérêts autochtones et
chaque fois quune décision nous concernant est prise, nous devons nous battre pour
être simplement écouté par les instances officielles. Sauf dans un cas, aucune école
nenseigne une langue autre que le français. Les
communautés autochtones sont sillonnées dethnologues de toutes sortes qui
étudient et décrivent nos modes de vie, musique, et emploi de plantes médicinales, sans
donner aucun retour équivalent. Au même temps, nos droits élémentaires nécessaires au
maintien de notre mode de vie nous sont déniés.
Les peuples autochtones de la Guyane sont gravement menacés par de multiples
développements
socio-économiques et écologiques mal maîtrisés et par le non-reconnaissance de leurs
droits territoriaux.
Lorpaillage sauvage pollue les rivières avec le mercure. Celui-ci atteint des
concentrations qui sont dix fois plus élevées que les normes préconisées par
lOMS. Les autorités ne font rien pour empêcher la continuation de cet orpaillage
sauvage. Des transnationales font de lexploitation minière avec des permis de
prospection et de recherche autorisés par le gouvernement dans le territoire prévu pour
la création dun parc national. La création de ce parc avait été un engagement de
la France pris au Sommet de la Terre à Rio en 1992 qui avait pour but de protéger les
forêts tropicales uniques de la Guyane française au détriment des peuples autochtones
qui habitent cette zone.
Il est évident que pour aboutir à une réorientation durable des stratégies de gestion
du territoire guyanais une
volonté de réviser certains concepts juridiques est incontournable. Dans les lignes qui
suivent jaimerais bien
exposer quelques réflexions dordre juridique pour mieux éclaircir la perspective
autochtone, indiquer les
contradictions du système juridique français et proposer quelques pistes pour mettre fin
à ces contradictions en reconnaissant lexistence et les droits peuples autochtones
de France.
Actuellement lEtat français impose son système légal national sur son territoire.
Les peuples autochtones doivent se débrouiller avec des lois qui ne tiennent pas compte
de leur identité. Les tentatives de légalisation et protection de la situation
autochtone se sont jusquà présent soldées par des échecs. Il nest pas
besoin de dire que les peuples autochtones perdent la plupart de leurs combats juridiques
et cela continuera jusquà ce que la société dominante française accepte de faire
amende et de prendre ses responsabilités quant à la question des peuples autochtones.
Les peuples autochtones de la Guyane française ont jusquà présent eu beaucoup
dappellations dans les textes légaux, comme populations primitives
(1952), populations tribales (1970), amérindiens de la Guyane
française (1984). ou Communautés tirant traditionnellement leurs moyens de
subsistance de la forêt (1987).
Tout cela pour éviter de dire peuples autochtones selon le terme utilisé
dans le droit international.
Le seul texte international que la France a ratifié et qui reconnaît les peuples
autochtones est la Convention sur la Biodiversité, adopté lors du Sommet de la Terre en
1992. Larticle 8 J mentionne explicitement les Peuples
autochtones. Y figure notamment le principe 22 disant que: les Etats doivent
reconnaître lidentité, cultures et
intérêts des peuples autochtones, leur accorder tout appui nécessaire, leur permettre
de participer efficacement à la réalisation dun développement durable.
Malgré les traditions juridiques françaises des interprétations pluralistes de
lEtat unitaire français seraient tout à fait possibles. Le Conseil constitutionnel
a défini légalité de façon de plus en plus extensive faisant davantage place a
légalité de fait à côté de légalité de droits. Les législateur peut
créer des statuts particuliers pour certains groupes de personnes. Ce qui pourrait
bénéficier aux autochtones. Ce qui est devenu une réalité pour les peuples autochtones
vivant sur le territoire dOutre mer de la Nouvelle Calédonie avec les accords de
Matignon en 1988 et de Nouméa en 1998. Ces accords ont consacrés lexistence
du droit coutumier kanak en précisant que lEtat na aucun pouvoir sur
celui-ci.
En ce qui concerne lautodétermination, qui est bien sûr tout à fait autre chose
que la sécession, la Constitution
française reconnaît le droit à lautodétermination aux territoires dOutre
mer et non aux départements
dOutre-mer.
En ce moment un éminent juriste français est en train détudier si le gouvernement
pourrait reconnaître les langues régionales traditionnelles de France sans changer la
Constitution. Un rapport a été fait sur demande du Premier ministre (rapport Poignant
sur les langue et cultures régionales, juillet 1998) qui décrit la situation de ces
langues et recommande que la France signe et ratifie la Charte européenne des langues
régionales ou minoritaires du Conseil de lEurope. Le rapport suggère même tout
simplement de considérer un changement constitutionnel pour tenir compte de ces langues.
Il constate explicitement aussi que les parlers régionaux ne constituent en aucune
manière une menace pour la langue française. En soi, ce développement est un espoir
pour les personnes qui sexpriment dans ces langues et pour la diversité culturelle
de la France. Toutefois il ne faut pas se réjouir trop vite, car les exemples de
promesses jamais réalisées, entre autres faites par des Présidents, et des projets de
loi nont jamais abouti, abondent. Une fois de plus les langues autochtones de la
Guyane française ne sont pas pris en considération dans le rapport Poignant.
En conclusion, Monsieur le Président je tiens à souligner que:
Pour aboutir à une société culturellement pluraliste en Guyane française ou
ailleurs dans le monde, il est peut-être temps que les gouvernements du monde
acceptent les conséquences concrètes de cet objectif. Notre société mondiale moderne
qui se caractérise par la globalisation des modèles économiques, sociaux et culturels a
besoin de préserver et dencourager la diversité culturelle plus que jamais. La
société globale ne peut être que pluriculturelle. Les peuples autochtones sont prêts
à contribuer avec tout leur forces spirituelles à la construction de relations
harmonieuses avec les peuples de différentes cultures.
Monsieur le Président, membres de la sous-commission et les représentants des Etats, je
vous remercie de votre précieuse attention.
FOAG Cayenne:
Résidence du Lac Almaric Bât H,
F-97354 Montjoly, Guyane française, tel. + 594 31 77 21, fax: + 594 38 50 76,
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